L' L'ENFANT DE
SAINT-POUANGE
L' attachement
d'Edouard Herriot au village de son enfance était très réel. Deux ou trois fois par an, il s ' arrêtait à Saint-Pouange pour rendre visite à ses vieux amis. Anatole Gautherin, garde champêtre,
promu jardinier, était averti par une ligne secrète de l' arrivée du Président. Gamin, j' eus l' occasion, pour une raison familiale, d' assister à une de ces
rencontres.
C 'était un beau soir d' été, odorant et mauve. Herriot, écrasé dans un fauteuil d'osier, ressemblait à sa caricature. Il fumait sa pipe et son regard
cherchait, au-delà des arbres et des fleurs, le paysage de ses jeunes années. Derrière, se tenaient gravement les anciens , qui avaient été plus ou moins ses compagnons de jeux : Gautherin,
Marcel Bernet, l'apiculteur, Arthur Jeune, le chasseur, deux ou trois femmes. La conversation n' était pas très animée. « - Y aura-t-il des fruits c' t' année ? » demandait le grand
homme . « -Oh ! avec les froids de la floraison , ça m' étonnerait fort», «-Enfin, la moisson sera peut-être bonne », concluait Herriot .
Vers 1935 , le Président décida d' acheter le presbytère où il avait été élevé par son oncle. La signature de l' acte, devant le notaire
de Bouilly, Me Pierre Daragon, eut lieu en plein air sur la petite place; Le matin, je crois, on avait à Troyes enterré Alexandre Israël*.
Pétrifiés d' admiration, les habitants du pays virent débarquer quelques-unes des gloires politiques du moment : Daladier, Campinchi, Chautemps, peut-être Pierre Cot... Et , bien sur, le gros
Edouard. Le curé, un peu foi, avait égaré la clé . On pénétra dans la maison par la fenêtre basse. Le garde champêtre, le soir même, raconta la scène. Daladier , en furetant, découvrit dans un
placard une bouteille de vieux marc. Connaisseur, il la déboucha, huma le liquide, poussa un juron... et jeta au diable la bouteille qui ne contenait qu'un affreux breuvage
.
Saint-Pouange ressemblait encore au village que décrit Herriot dans « Jadis ». Il faut lire ces pages, dont la
souple cadence évoque Chateaubriand . « En de si nombreux séjours , je ne me suis jamais écarté de mon Saint-Pouange au-delà de quelques kilomètres. Une couronne de pins, sur une colline au
dessin nerveux, vers l'ouest, m'apparaissait comme une forêt magique. Cette campagne, ou abondaient les friches, m' enchantait. Une rivière qui frissonne entre les saules, le vent qui fait vibrer
sa harpe sur la plaine, la grâce brusque d' une mésange, un petit nid feutré de laine et d' herbe sèche, les roulades éperdues d' un rossignol, le lierre terrestre aux yeux bleus, un marais irisé
par le soleil couchant, l' élan d' un insecte cuirassé d' or, voilà de quoi satisfaire un enfant qui , jour par jour, découvre la beauté du monde ».
Enfant de Saint-Pouange Edouard Herriot mérite d' être compté parmi les écrivains de Champagne
.
Marcel Degois ( Libération Champagne du 8 juillet 1972)
* Suzanne Berard doit être sauf erreur de ma part la fille d'Edouard Herriot
* Alexandre Israël, 1868 -1937, homme politique radical, ministre d'Herriot,Sénateur et Député de l'Aube
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